« Dans la profession de vétérinaire, on a tous un collègue ou un ancien camarade de promo qui s’est suicidé »

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Tout récemment, notre collègue strasbourgeois Thibaut Gagnepain a interviewé le vétérinaire urgentiste Pierre Fabing, auteur du livre Vous avez appelé le véto, qui vient de sortir aux éditions Albin Michel. Dans cette interview donnée à 20 Minutes, le docteur confie : « On nous dit souvent qu’on fait “le plus beau métier du monde” […] mais j’ajoute qu’on est aussi confronté à la mort, qu’on la donne fréquemment. Et dans les urgences, il y a une partie émotionnelle, un stress, sans oublier une exigence croissante de la part des propriétaires. On est la profession de santé qui a le plus fort taux de suicide. »

Les vétérinaires, la profession de santé ayant le risque de suicide le plus élevé ? Ce passage nous a interpellés, et nous avons voulu en savoir plus. La première étude sur la santé psychologique de la profession a été publiée en mai 2022. Réalisée par Didier Truchot, professeur de psychologie sociale à l’université de Franche-Comté, sur 3.244 vétérinaires français, elle pointe en effet un taux de suicide « trois à quatre fois plus élevé » dans cette profession que dans la population générale. En outre, les vétérinaires ont « deux fois plus de risque de suicide que les professions de santé humaine ». Les chiffres sont donc alarmants : 4,7 % des professionnels interrogés déclarent avoir déjà fait une tentative de suicide, 4,8 % avoir eu « assez souvent », « fréquemment » ou « tout le temps » envie de se suicider dans les semaines ayant précédé l’enquête, et 18,4 % avoir eu cette envie « occasionnellement ».

Une surcharge de travail

« Dans la profession, on a tous autour de nous un collègue ou un ancien camarade de promotion qui s’est suicidé », confirme Corinne Bisbarre, responsable de la commission sociale de l’Ordre des vétérinaires, institution à l’origine de cette étude. Plusieurs facteurs viennent l’expliquer. « La pression au travail est parfois extrêmement importante en raison du déficit chronique de vétérinaires », analyse Edith Graff, docteure vétérinaire et membre du conseil administratif de l’association Vétos-Entraide. Au sein de l’association qui apporte une aide, notamment psychologique, aux vétérinaires et à leurs proches, la doctoresse reçoit beaucoup de témoignages de collègues épuisés. Or le burn-out, comme la dépression, sont des facteurs de prédisposition au suicide.

Dans les milieux ruraux, l’obligation de permanence et de continuation des soins jouerait également sur la fatigue des vétérinaires. Plusieurs fois par semaine, lors de leurs gardes, « ils sont obligés de répondre aux appels et de se lever la nuit, explique la membre de Vétos-Entraide. S’ils ne le font pas, ils se retrouvent en tort. » Comme les médecins, les vétérinaires n’échappent pas à la désertification rurale. Certains ayant vu leurs collègues partir à la retraite ou rejoindre de plus grosses villes sont contraints de faire un nombre considérable de kilomètres pour se rendre chez les propriétaires d’animaux.

Des incivilités et agressions en hausse

Pourtant, l’étude de Didier Truchot montre que les professionnels les plus à risque sont ceux exerçant en milieu urbain. Pas étonnant selon Corinne Bisbarre. Les rapports annuels de l’Observatoire des Agressions et Incivilités subies par les vétérinaires en exercice montrent un nombre et une gravité des incivilités en hausse continue depuis plusieurs années. En 2021, elles ont grimpé de 10,5 %. Et c’est dans les plus grandes agglomérations que ces chiffres sont les plus élevés. « Des clients menacent de tout casser ou de venir mettre le feu, explique Corinne Bisbarre, responsable de cet Observatoire. Certains vétérinaires reçoivent même des menaces de mort ou de viol. »

David Quint, docteur vétérinaire et vice-président du Syndicat National des Vétérinaires d’Exercice Libéral (SNVEL), confirme : « Les exigences des propriétaires d’animaux sont de plus en plus importantes. » Et les avis sur Google n’ont rien arrangé à la situation. « Une collègue a fait une profonde dépression après plusieurs avis négatifs sur elle. Elle s’est suicidée sur son lieu de travail il y a quelques semaines », confie le vétérinaire. Rappelons toutefois que la fait de se donner la mort est multifactoriel, et les conditions professionnelles sont rarement le seul facteur en cause.

La confrontation quotidienne à la maladie et à la mort d’animaux, ainsi qu’à la peine des propriétaires, peut aussi, à la longue, jouer sur la santé mentale. « Parfois, certaines personnes n’ont pas les moyens de faire soigner leur animal à la hauteur de ce qui pourrait être fait, explique David Quint. Et c’est difficile d’accepter d’être obligé de voir l’animal mourir parce qu’on n’a pas les moyens. » L’euthanasie est notamment un acte difficile psychologiquement, auquel les vétérinaires seraient, selon le vice-président du SNVEL, peu préparés.

Des professionnels addicts à leur travail

Des explications pourraient aussi se trouver dans l’identité même de la profession. La féminisation du métier aurait, par exemple, un rôle. Les femmes assurant majoritairement les tâches ménagères ainsi que la santé et l’éducation des enfants, « elles mobilisent une grosse partie de leur énergie dans leur sphère familiale et n’arrivent plus à trouver l’énergie pour résister à la pression professionnelle parce que les deux, ça fait beaucoup », résume Corinne Bisbarre.

Le profil des vétérinaires permettrait aussi comprendre ce risque élevé de burn-out et d’idées suicidaires. « Dès l’école vétérinaire, on est sélectionnés sur notre grosse capacité de travail, considère Corinne Bisbarre. On sélectionne des gens addicts au travail. » Les vétérinaires travaillent donc beaucoup, avec plaisir, sans se rendre compte qu’ils sont en train de mettre le doigt dans un engrenage. Dans son étude, Didier Truchot note que plus d’un tiers (37 %) sont workaholiques, c’est-à-dire qu’ils entretiennent « une relation de dépendance psychologique » vis-à-vis de leur métier.

Les professionnels interrogés tiennent toutefois à nuancer cette image négative. « Depuis la publication de cette étude, on ne voit les vétérinaires que par ce prisme-là, alors que la majorité reste heureuse de travailler », assure la responsable de la commission sociale de l’Ordre des vétérinaires. Certains ayant fait un burn-out ou ayant eu des idées suicidaires sont contents de revenir au travail et y trouvent beaucoup de facteurs d’épanouissement. Il n’y a pas que de la souffrance. »

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